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TIBET

La route de l'Everest

En 1987, les ascensions de l'Everest par la face tibétaine étaient peu nombreuses. La piste qui menait au "Toit du Monde" était surtout fréquentée par les habitants des villages qui la jalonnaient. Les cinquante kilomètres qui séparaient la petite ville de Xegar du camp de base devaient se faire à pied.

La première nuit, nous avons fait halte dans le hameau de Xhe où une famille nous a hébergés. Nous avons dormi dans la pièce unique en leur compagnie, à même la terre battue. Dans la pièce contigüe dormait leur cheptel de chèvres et de brebis.

 

Peut-être est-ce la plainte d'un chevreau qui me réveilla au matin.

J'ouvris les yeux sur un plafond aux poutres irrégulières, noires de suie. Une fumée bleue et âcre s'y répandait, qui provenait d'un poêle moyenâgeux. Aussi noir que le plafond, celui-ci trônait au milieu de la pièce, avalant consciencieusement les bouses de yack séchées.

Mes amis dormaient encore. Dans la pénombre, je distinguai la masse informe des sacs de couchage alignés, jusqu'à la couverture au rouge éteint qui recouvrait l'hôte de la maison. Lui aussi dormait encore.

Un léger choc de métal ramena mon regard vers le poêle. La femme, déjà levée, venait d'y poser une marmite noire comme le charbon. L'eau qu'elle contenait allait permettre de préparer la tsampa, le plat quotidien tibétain, bouillie à base de farine d'orge et de beurre de yack.

Je crus entendre une deuxième fois la plainte du chevreau, mais c'était celle d'un nouveau-né. La femme se pencha sur un petit berceau en bois aux peintures depuis longtemps effacées. Elle pressa délicatement l'enfant contre elle et alla s'asseoir sur la banquette qui courait sous l'unique fenêtre. Sa silhouette se découpa dans la lumière de l'aube. Elle se mit à chanter, doucement. Le bébé, calmé, avait déjà collé ses lèvres à son sein.

 

Rien ici n'avait changé depuis l'aube des temps. Seul régnait le cycle immuable de la vie.

 

 

Sur la route de l'Everest - Le hameau de Xhe (4200 mètres)

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Sur la route de l'Everest

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Sur la route de l'Everest

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Sur la route de l'Everest

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Sur la route de l'Everest

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Route de l'Everest : col de Pang La (5200 mètres)

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TIBET

Un thé royal

J'aime le thé. Toutes sortes de thés.

Je ne cherche pas forcément le plus délicat des Earl Grey, et encore moins sur les hauts plateaux du Tibet, où la spécialité est le thé au beurre de yack. Un beurre rance qui donne à la boisson un goût très... particulier.

La route de l'Everest est jalonnée de villages où l'on vous accueille toujours chaleureusement. Si loin de tout, les habitants sont dévorés de curiosité et, disons-le aussi, un petit billet échangé contre un service sera toujours le bienvenu face à l'austérité de leurs conditions de vie. Mais le plaisir de vous rencontrer est sincère, et la meilleure façon de vous le montrer est de vous offrir un thé de bienvenue.

 

Nous en étions à notre neuvième heure de marche à 4000 mètres d'altitude lorsque les habitants de Peroochi nous accueillirent avec effusion. Ils nous tendirent des gobelets en métal, rouillés jusqu'à la trame, puis y versèrent le thé.

Un fumet âcre envahit instantanément les narines. 

imaginez une boisson composée de deux tiers d'eau à peine infusée (car la feuille de thé est ici une denrée précieuse) et d'un tiers de beurre de yack rance (celui-ci était TRÈS rance.) et faites bouillir le tout pendant des heures. Le résultat est forcément abominable. 

Refuser le cadeau aurait été pour eux la pire des vexations, et devant les quinze regards braqués sur nous, nous gardâmes un sourire de circonstance. Il allait falloir assumer notre rôle avec dignité. C'est ce que l'on appelle généralement "les joies du voyage".

Des éclats de rouille se mirent à flotter à la surface, nageant entre les yeux gras de la chaude mixture.

J'avalai une timide gorgée. Le goût rance envahit la bouche, celui du sel agressa la langue, celui de la rouille attaqua le palais, avec cette impression ineffable de boire de l'huile chaude.

Mon estomac se contracta. Au bord de la nausée, je jetai un œil vers mes compères et les trouvai un peu pâle, des paillettes de rouille plein les lèvres. Les quinze villageois, eux, avaient fini leur verre. Grand bien leur fasse. Je posai un regard désespéré sur le mien. Les yeux globuleux du gras me défiaient. La paroi rouillée du gobelet me brûlait les doigts. Il avait beau tenir dans ma main, il semblait aussi vaste qu'une piscine olympique...

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Sur la route de l'Everest - 1987

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TIBET

Qomolungma

Carnet du 19 août 1987.

 

Cette année, la mousson passe allègrement la barrière himalayenne. De l'Amdo au Xinjiang, les rivières débordent, les ponts s'écroulent, les terrains glissent, les villages, déjà très isolés, sont coupés du monde. Et au milieu de ce chambardement, nous nous efforçons d'atteindre notre but. Trois jours qu'il pleut sur cette foutue piste. Trois jours à patauger dans la boue, dans l'humidité et le froid de cet impossible été. Heureusement, nous pouvons compter sur l'aide des yacks qui portent nos bagages. Sans eux, parcourir quinze kilomètres par jour entre quatre et cinq mille mètres d'altitude, avec des sacs à dos de vingt kilos, n'aurait pas été possible.

L'Everest est là, tout proche. Je le sens, je le devine au-dessus de la masse compacte des nuages. Je refuse de croire qu'il ne se montrera pas, que nous avons sacrifié tant d'énergie pour rien.

 

Dans un coude de la rivière surgissent un berger et son troupeau. Un gamin d'à peine dix ans et cinquante brebis faméliques. D'où sortent-ils ?

L'enfant pointe son index vers le fond bouché de la vallée et nous lance :

- Qomolungma !

Le nom tibétain du "Toit du monde".

Oui, Qomolungma, c'est lui que nous désirons, c'est lui que tu nous montres de ton doigt crasseux. Je prends ça pour un encouragement.

De part et d'autre de la rivière en crue, les parois des montagnes se resserrent encore. Le ciel, lourd de pluie, rend l'après-midi lugubre.

 

Trempés jusqu'aux os, nous pénétrons enfin dans la tente du Népalais. Le refuge est connu dans toute la vallée, mais aussi des voyageurs et alpinistes qui sont venus défier ce côté-ci de l'Everest. Car l'homme a su exactement où planter son campement : à mi-chemin entre Chedong, le dernier village de la vallée, et le monastère de Rongbuk, trop éloignés l'un de l'autre pour les relier en une journée. Nous sommes à 4900 mètres. Le poêle à bois installé à l'entrée réchauffe nos mains en ronronnant. Tibétaine, la femme du Népalais emplit nos bols d'un thé au lait fumant. Sans beurre de yack, car notre hôte connaît les étrangers. Dehors se lève un vent glacé qui maltraite les pans de la tente. Nous allons passer la nuit dans les trois mètres carré de cet abri de fortune. Nous quatre, le Népalais et sa femme.

À la tombée de la nuit s'engouffre un nouvel invité, transi de froid. C'est un médecin japonais qui rejoindra demain son expédition au camp de base. Je n'en reviens pas qu'il y aille à pieds.

- La rivière a emporté le pont à Peroochi, m'explique-t-il.

Son 4x4 est resté en plan.

Je n'ose imaginer dans quelles conditions se fera notre retour. Mais pour l'instant, je m'accroche à l'espoir qu'il fera beau demain.

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Vallée de Rongbuk - La tente du Népalais - 1987

Carnet du 20 août 1987.

 

Il est là, devant moi.

Le ciel ne cesse de s'ouvrir et de se refermer sur lui, renouvelant mon plaisir à chacune de ses apparitions.

Du monastère de Rongbuk, le spectacle est grandiose. Une paroi glacée de 3648 mètres de hauteur vient fermer la vallée. En y ajoutant mon altitude, 5200 mètres, le total fait bien 8848 : l'Everest.

Une journée de contemplation, accompagnée par les chants gutturaux des moines. Dans ce monastère du bout du monde, chacun trouve sa manière de méditer.

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L'Everest, vu du monastère de Rongbuk

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La face nord de l'Everest

Carnet du 21 août 1987.

 

Une montagne. Deux approches.

Côté népalais, le camp de base de l'Everest se presse aux pieds de deux géants magnifiques : le Nupse et le Lhotse, pyramides de glace si imposantes qu'elles ne laissent entrevoir de l'Everest qu'un petit sommet de roc noir dépouillé de glace. Il ne serait pas "le Toit du monde", il n'impressionnerait pas.

L'autre désavantage du versant népalais est qu'un nombre incalculable d'expéditions s'y presse.

Du côté tibétain, outre que rien n'oblitère le regard sur cette imposante face nord, on ne trouve au camp de base que trois petits groupes de tentes. Celui de l'expédition japonaise - que notre médecin japonais a rejoint -, celui des Américains et celui des Espagnols.

Les renseignements que nous glanons nous permettent d'entrevoir une petite fenêtre de beau temps. La décision est prise de partir en direction du camp de base avancé, à 5600 mètres. Quatre heures aller, trois heures retour. Les Japonais sont avertis ; on n'est jamais trop prudents. 

Nous quittons le front du glacier de Rongbuk, suivant un sentier qui s'élève le long de la moraine, sur le versant du Kellas Peak. La paroi de l'Everest en ligne de mire, nous laissons défiler sous nos pieds le formidable chaos des séracs du glacier. Se découvrent peu à peu les faces nord du Pumori, du Chumbu et enfin la masse glacée du Hungchi.

Le panorama nous absorbe tellement que l'orage finit par nous prendre en traître. Un coup de tonnerre claque sur la paroi de l'Everest, qui nous le renvoie en milles échos. De l'arrière du Kellas Peak surgissent des nuées violettes. Elles envahissent le corridor du glacier, soufflant la muraille de l'Everest qui se dilue instantanément. Nous faisons demi-tour alors que de gros grêlons commencent à tomber.

Nous retrouvons le torrent que nous avions enjambé à l'aller. Méconnaissable. La moitié des rochers sont déjà immergés et la corde qui sert de main-courante se perd dans le tumulte des embruns. Nous ne le savons pas encore, mais derrière nous se prépare un tourbillon de neige qui déferlera sur la vallée et la recouvrira de dix centimètres de neige jusqu'au monastère de Rongbuk.

Il faudra deux jours pour faire sécher nos habits.

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Camp de base de l'Everest

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Vers le camp de base avancé

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Le glacier de Rongbuk, les 7000 mètres du Pumo Ri et du Chumbu

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Le Chumbu

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Le Hungchi